Mamy Memory - Le silence dans ses yeux

 



Celle qui ne disait rien, sinon au travers de ses grands yeux bleus, parle aujourd'hui.

Déracinée de sa Corse natale elle n'a de cesse de suivre les autres. D'abord son père en Algérie puis à Madagascar, enfin son mari au Tchad, au Sénégal... puis en France. Il ressort de ces voyages des photos et des films, des souvenirs aussi certainement.

Être l'une des rares femmes à l'époque à être diplômée d'une maîtrise de droit sur l'île de beauté, pour devenir une épouse et une mère au foyer.

D'innombrables photographies sont soigneusement rangées et rien ne me permet de mieux la connaître. Il y a dans une armoire entière, toute une vie de souvenirs. 

Je n'ai pas immédiatement compris la force des  10 000 diapositives et films qui ne présentaient que des paysages ou la vie des autres. Qu'en était-il de sa vie, de ses impressions ?

 

De cet inexorable mutisme il ne me reste que son parcours et sa vie en images, pour celle qui ne me la raconta jamais. Alors je décide d'écrire la suite et de laisser place au hasard. 

La première boîte fut la Kodaslide Kodachrome Île Maurice. Pas de numéro, pas de date, c'est certainement ce qui m'a attiré au milieu de ces archives. La boîte est en carton, les autres en bichrome-cristal. Ma première image est : Ile Maurice - Chutes d'eau. 

En exposant ma rétine sur le lecteur Alfa made in Germany dans le contre jour de la lampe d'architecte je découvre ma grand-mère de dos. 

Pour avancer plus rapidement les visionnages, je fabrique un fond blanc sur ma lampe et superpose deux diapositives. Voilà, c'est mon déclic et le bruit de l'obturateur dans ma tête qui a compris la magie de cette poésie du souvenir.

Dans le silence de la nuit et la pénombre des laboratoires de films disparus, de découvre des pigments que je détourne. Rien ne doit être retouché. Seule la couche sensible de la pellicule doit se révéler à force d'observation. Il faut prendre son temps, cela tombe bien, elle a l'éternité devant elle. 

Cette Rückenfigur, comme toutes les Rückenfigurs ne se retournera jamais. Elle sera cette personne que vous connaissez dans vos songes mais qui n'a pas de visage. Et pourtant, elle a vos yeux de regardeurs et j'ai les siens dans cette inclusion en abîme.

En superposant deux images, ce qui est impossible dans un rêve même éveillé, où pourtant les échelles et les proportions sont parfois rompues, je fabrique un nouveau souvenir dans le seul but de révéler la puissance de cette formidable exploratrice qu'était ma grand-mère Janine. Rien n'aurait été possible sans les photographies de mon exceptionnel Papy avec qui j'ai co-construit ce travail. 

Fanny Bastien contact[@]fannybastien.fr ​© 2019 / Tous droits réservés / Paris (fr) 

  • Grey Facebook Icon