Mamy Memory  — Le silence dans ses yeux

 



Celle qui ne disait rien, sinon au travers de ses grands yeux bleus, prend la parole.

Déracinée de sa Corse natale, elle n'a eu de cesse de suivre les autres. D'abord son père en Algérie, puis à Madagascar, enfin son mari au Tchad, au Sénégal, en France. De ses voyages, il reste des films et des photos prises par son mari, puis par son fils. ​N’a-t-elle existé qu’à travers le regard des autres ? De ses photos de famille

— plus de 8000 diapositives — je suis la dépositaire. De son parcours, il ne me reste que ces images silencieuses. Une vie entière photographiée par les autres : la vie de celle qui ne se racontait jamais, campée dans son inexorable mutisme.

 

En confrontant les diapositives entre elles, je décide d’écrire ce qui aurait pu être sa mémoire et de laisser émerger la poésie du souvenir. Je m’interroge : comment fabriquons-nous le souvenir ? Pourquoi veut-on se souvenir ? En superposant toujours la même photographie de ma grand-mère à des images pouvant sembler banales, une nouvelle forme plastique émerge. Je fabrique un nouveau souvenir commun, un fil rouge entre nos générations. 

D’un côté, il y a les réminiscences, c’est-à-dire les images dont on se souvient : ce sont les photographies d’origine, prises par mon père ou mon grand-père. De l’autre, il y a les images rémanentes, fantomatiques, étrangères à notre personne mais qui persistent.

 

Comme toute Rückenfigur, ma grand-mère ne se retournera jamais : contemplative, elle se forge face à la scène sa propre expérience du sublime. Je superpose deux images en rompant parfois les échelles et les proportions.  C’est dans ces imbrications que se composent la persistance de la mémoire eidétique et les impressions rétiniennes : ici l’ordinaire engendre l’extraordinaire. Et tout cela afin de révéler la puissance de cette exploratrice qu'était ma grand-mère. Janine enfin libre, affranchie, éternelle.

 

Rien n'aurait été possible sans les quêtes esthétiques de mon grand-père et de mon père, avec qui j'ai co-construit ce travail. Maintenant je sais : je fabrique les boîtes à rêves de ceux qui ne sont plus. Je le fais pour tous mes disparus, pour mes petits fantômes. Je leur donne ma part d’éternité.

 

Par son ampleur — 679 photographies — l’œuvre Mamy Memory ne peut être présentée dans son exhaustivité. J’ai sélectionné 6 images qui ne sauraient être considérées comme des œuvres autonomes, mais plutôt comme autant d’extraits d’une seule et même œuvre. Ce sont des images qui nous viennent à l’esprit, tout comme lorsque l’on se remémore un souvenir. ■

Le projet en chiffres : 3 générations, 70 ans de recherche esthétique • 8107 diapositives • 

679 images rémanentes créés • 291,85 mètres de pellicule • 3 années de travail issues d’une idée née il y a 8 ans •

Fanny Bastien / Tous droits réservés ​© 2020 / Paris (fr)