∫ Ce travail a reçu de la critique de Pierre Wat, "D'autres vies que la sienne". ∫
Les Portraits d'identité

 

 

Incarner les femmes au travers des générations, du temps, de l'usure, de leurs milieux. Les observer, les comprendre, pour mieux retracer leur univers. Faire de ce travail une performance photographique, à la fois scénique et théâtrale, une observation sociologique et une restitution au plus juste des codes photographiques empruntés à l'histoire. Utiliser un minimum de moyens techniques et stylistiques pour rendre l'image plus forte. Puiser en soi et accepter le multiple, le terrifiant et les vérités que l'on occulte.

 

Souvent poétiques, parfois dramatiques, toujours sincères, nous connaissons ces portraits. De l'étrange et fausse objectivité du photomaton surgit une étonnante familiarité.



Les premiers essais datent de 2008 Sarah Fisher et 2009 Judy Erwing. Repris des années plus tard, ce travail est réalisé en un an et demi, de janvier 2011 à août 2012 avec une dizaine d'euros, sans studio et sans reflex. Seuls des objets en ma possession ont été utilisés afin de donner une dimension plus singulière à mes images. Le contraste est d'autant plus saisissant quand le regardeur apprend que Nana née Liliane et Jean ont été photographiés au cours de la même nuit... 

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❝ Le modèle et l’auteur de ces photos ne sont qu’une seule et même personne, Fanny Bastien [...] C’est elle cette chaîne de noms qu’il faudrait citer intégralement pour faire éprouver quelque chose de cette œuvre que l’artiste livre parfois sous la forme si justement éclatée de la mosaïque. ❞  
Pierre Wat
 
D'autres vies que la sienne
par Pierre Wat
Soixante douze photos, de divers formats, tantôt moyen, tantôt du genre photomaton, quelques fois en noir et blanc, d’autres en couleurs, et même parfois du sépia : soixante douze photos pour autant de personnes, ici rassemblées comme dans l’un de ces albums que l’on retrouve dans les placards de famille, au moment des déménagements. Il y a Félicie, il y a Joan, il y a Susie et Madame Denise, Whitney et Joséphine. Au milieu de ces femmes, jeunes ou vieilles, il y a même un jeune homme, Jean, le bellâtre à moustaches. Ce sont des photos d’hier et d’aujourd’hui, sans qualité esthétique particulière, sauf à penser que le beau est une autre forme donnée au souvenir, et à ce plaisir sentimental que l’on éprouve à feuilleter ces albums qui, tels des arbres généalogiques, racontent nos vies parce qu’ils racontent tant d’autres vies, d’où procède la nôtre.
Tout cela serait très simple, telles ces innombrables figurations d’une intimité qui fleurent bon la nostalgie, ce parfum d’époque, s’il n’y a avait pas comme un léger problème : ces femmes, et même cet homme, qu’un indéniable air de famille associe, ne sont, en réalité (si un terme aussi terre à terre garde ici un sens), qu’une seule et même personne. Dit autrement : le modèle et l’auteur de ces photos ne sont qu’une seule et même personne, Fanny Bastien, du moins si ce nom qu’elle se donne est, on se prend à en douter un moment, le sien. C’est elle Max, c’est elle la saoudienne, Sœur Euphrasie, Coralie, Joan, Max, Sasha, Adélaïde, Velvet, Madisson… C’est elle cette chaîne de noms qu’il faudrait citer intégralement pour faire éprouver quelque chose de cette œuvre que l’artiste livre parfois sous la forme si justement éclatée de la mosaïque. C’est elle, enfin, qu’est-ce que ça veut dire : « C’est elle » ? Car ici, ça n’est pas juste une facilité rhétorique que de commencer par décrire ce dont on a l’illusion avant de tenter de découvrir, si cela est possible, ce qui se cache derrière le simulacre auquel nous sommes, presque sans le savoir, conviés. 
❝ Naïf celui qui croit qu’en réunissant en une seule mosaïque ces 72 portraits on obtiendrait, finalement, le vrai portrait : celui de l’artiste enfin révélé. ❞ 
Crédit photographique : David Atlan

Né à Paris en 1965, Pierre Wat est historien de l'art et professeur d'histoire de l'art à la Sorbonne. Spécialiste du romantisme et de l'art contemporain, auteur de monographies consacrées à Claude Viallat et Pierre Buraglio, il est aussi l'auteur de Constable.

Pierre Wat a également publié de nombreux textes sur la peinture moderne et contemporaine dont un essai remarqué, Turner Menteur magnifique. Pour son ouvrage Pérégrinations, paysages entre nature et histoire, Pierre Wat a été récompensé par deux prix prestigieux : le prix Pierre Daix fondé en 2015 à l’initiative de François Pinault ainsi que le Prix Vitale et Arnold Blokh décerné par la Fondation Jean Blot. 

Commençons donc par ce qui paraît acquis : ces photographies ont toutes été prises par la même personne, sur un laps de temps de quelques mois, avec des moyens rudimentaires, dans un lieu peu propice à la chose, à savoir le petit studio parisien où elle vit. Dans ce cadre dont à peu près rien ne se donne à voir dans ses œuvres, Fanny Bastien a endossé, comme on le dit d’un costume ou d’un rôle, la personnalité de personnages aussi différents qu’une bonne sœur extatique, une chanteuse syrienne, ou une jeune fille paumée. 
S’il faut parler de portraits, à propos de ces photos, c’est notamment en pensant à cette ancienne tradition des portraits d’acteurs, où il s’agissait tout autant, si ce n’est plus, de capter quelque chose du personnage joué que de celui qui joue. Car, ici, et c’est là la force extraordinaire de ces images, et la raison même de notre crédulité face à elle, Fanny Bastien ne se déguise pas, elle incarne, jusqu’au terrible parfois. Il faudrait, sans doute, pour mesurer ce qui se trame dans ces images, avoir assisté à ses représentations que l’artiste n’a donnée que pour elle-même, dont son appareil photo fut l’unique témoin, juste avant le baissé de rideau. Alors, sans doute, on prendrait la mesure de ce qu’il lui en a coûté de jouer cela, ou, pour le dire mieux, d’être, pour un moment, cela. Lorsqu’elle joue Coralie sous meth., certes, Fanny Bastien ne pousse pas le réalisme jusqu’à vivre ce que le titre annonce, mais, pourtant, impossible de douter qu’un tel jeu n’ait pas un prix, et un risque. Ce que je veux dire là, c’est que le jeu, chez elle, ne va jamais de pair avec le cynisme, mais est conçu comme une façon, par le travestissement, non de paraître autre chose mais d’éprouver pour un temps d’autres vies que la sienne. 
❝ Ce sont des photos d’hier et d’aujourd’hui, sans qualité esthétique particulière, sauf à penser que le beau est une autre forme donnée au souvenir, et à ce plaisir sentimental que l’on éprouve à feuilleter ces albums qui, tels des arbres généalogiques, racontent nos vies parce qu’ils racontent tant d’autres vies, d’où procède la nôtre. ❞ 

 

Manière parfois tragique, quelques fois légère, de faire de son art le lieu d’une expérience qui engage l’être et l’emmène au-delà des frontières trop étroites de son corps, de son milieu, de son temps. Si « Je est un autre », comme l’affirme Rimbaud, Fanny Bastien a compris que pour « se faire voyant », pour devenir le passeur à travers lequel se dit un monde, il faut savoir se perdre, ou, tout du moins, s’oublier. Naïf celui qui croit qu’en réunissant en une seule mosaïque ces 72 portraits on obtiendrait, finalement, le vrai portrait : celui de l’artiste enfin révélé. Car ces images sont comme une suite musicale, des variations sur un motif absent que l’on tente en vain, de photographie en photographie, de saisir même fugacement. Un anti-portrait, donc, où le narcissisme est méthodiquement mis à mal au profit de son exact contraire : un regard tourné vers l’altérité. 
Pour qui serait tenté, par facilité, de comparer cette œuvre avec celle de Cindy Sherman, parce que dans les deux cas l’artiste se prend comme modèle, il importe de dire deux choses, qui permettent je crois de comprendre ce qui, au-delà des fausses ressemblances, éloignent ces deux œuvres. Fanny Bastien ne fait pas d’autoportraits, jamais, mais se sert de la photographie comme du lieu de la possible incarnation d’un autre être qu’elle. Lieu où la vie s’élargit, par un jeu sérieux. Fanny Bastien, enfin, et ceci découle directement du constat précédent, ne porte jamais – malgré la violence, parfois, de ce qu’elle montre – un regard cruel ou cynique sur l’humanité qu’elle dépeint. Si elle incarne de façon tellement forte Tatiana, par exemple, c’est parce qu’elle parvient, au moment où l’appareil photo se déclenche, à ne se tenir que d’un seul côté : côté Tatiana, cette jeune femme tragiquement remodelée par le désir des hommes. Je est un autre : Fanny est Tatiana, oubliant pour y parvenir qu’elle est aussi Fanny, celle qui photographie. Si Fanny Bastien est artiste, ce qui est patent, c’est en réussissant à déplacer la fonction auctoriale du photographe vers le modèle. Ses modèles, d’évidence, Fanny Bastien les aime, et cela non pas parce qu’ils sont elles, mais précisément parce qu’ils sont ces autres qu’elle accueille en elle comme en une matrice bienveillante.
 
 
 
 
 
Ces photographies, à leur façon, indirecte et pudique, disent donc, ou laisse soupçonner, comme un secret que l’on s’échangerait sous une forme secrète, quelque chose de Fanny Bastien. Elles disent – ou du moins elles incitent à une forme de rêverie sur ce thème – que cette sensation que l’on a affaire, malgré la disparité des êtres et des époques évoquées, à un album de famille, n’est peut-être pas le fait du hasard. Comme si, faisant cela, l’artiste se tissait, mi invention mi évocation, une généalogie. Au fait, ces noms, Nina Brizard, Gabrielle Gallimard des Roches, savons-nous s’ils sont le fruit de son imagination, ou de sa lignée ? Que l’extase, l’hystérie, les fantômes, l’hypnose, et même les morts, occupent dans cette œuvre une si large place nous incite à croire, que, probablement, celle que l’on ne voit jamais, et sans doute moins que jamais lorsqu’elle se montre nue (Nini de Montmartre), croit en une forme de pouvoir des images de faire ressurgir ce qui est perdu. Il y a, dans ce travail, une beauté fantomatique, quelque chose qui, dirait Baudelaire, « procède surtout du souvenir, parle surtout au souvenir ». Si l’on ne sait pas qui est Fanny Bastien, du moins peut on pressentir en quel lieu elle se tient.  ■

Un grand merci à toi, Pierre, poète pèlerin qui peut avoir la prétention de me connaître mieux que quiconque

❝ Naïf celui qui croit qu’en réunissant en une seule mosaïque ces 72 portraits on obtiendrait, finalement, le vrai portrait : celui de l’artiste enfin révélé. ❞ 

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Fanny Bastien contact[@]fannybastien.fr ​© 2019 / Tous droits réservés / Paris (fr) 

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